Malgré une augmentation de 17 millions de dollars de sa subvention provinciale de fonctionnement pour l'année universitaire 2026-2027, l'Université Memorial de Terre-Neuve-et-Labrador met en œuvre des mesures d'austérité rigoureuses. L'impact se fait particulièrement sentir au sein du département des sciences mathématiques et statistiques, qui a supprimé 50 % de ses cours.
Pour ce faire, l'université a réduit le nombre de cours de niveau avancé et de sections de cours d'introduction, tout en augmentant le nombre maximal d'inscriptions dans les sections restantes, porté de 100 à 150.
On constate ici comment la diminution du nombre de cours alourdit la charge de travail des membres du corps enseignant qui restent.
Le cas de l'Université Memorial met en lumière les suppressions d'emplois invisibles qui surviennent dans les établissements d'enseignement postsecondaire partout au pays. L'année dernière, le département comptait huit membres du personnel académique contractuel (PAC) à temps plein, qui travaillaient sous le régime de contrats successifs de trois ans. Tous occupaient ces postes depuis plus d'une décennie; cependant, sept d'entre eux ne reprendront pas leur poste à l'automne.
Ces suppressions d'emplois passent inaperçues, car les établissements n'ont jamais à licencier officiellement leurs employés : ils se contentent de ne pas renouveler leurs contrats.
Le contrat de Tarun Kumar, par exemple, avec l'Université Memorial a expiré fin août. Après dix ans passés au sein de l'université, il devra quitter la province à la recherche d'un emploi. Ce changement sera également difficile pour ses collègues titulaires : les cours à fort effectif, que les membres du PAC dispensent depuis des années, seront désormais confiés à des collègues habitués à enseigner aux étudiantes et étudiants « de quatrième année ou de cycles supérieurs ». L'ampleur de ces cours de première année constituera « un défi pour elles et eux ».
Shannon Sullivan, dont le contrat a expiré fin avril, était sous contrat à durée déterminée depuis 2009, mais son expérience au sein du département remonte à bien plus loin, puisqu'il y avait auparavant enseigné dans le cadre de contrats rémunérés au cours. Il souligne que le département perd le « solide savoir » que ces enseignantes et enseignants ont acquis au fil des années d'enseignement des cours d'introduction. La perte de membres du PAC expérimentés « fera peser un énorme fardeau sur les enseignantes et enseignants permanents » et représente « une responsabilité supplémentaire que ces derniers devront assumer, à un moment où tous les autres aspects de leur travail deviennent également de plus en plus lourds ».
Le canari dans la mine de charbon
Les collègues bénéficiant d'un emploi stable constatent à quel point leurs postes ont été affectés par la précarisation du travail universitaire. Dans les disciplines où l'enseignement en première année occupe une place importante, comme les mathématiques ou l'anglais, le recours au PAC a des effets néfastes depuis des décennies. Le problème s'est maintenant propagé à partir de ces épicentres : aujourd'hui, l'ACPPU estime qu'au moins un tiers des 75 000 universitaires représentés par ses 130 associations membres occupent des postes à durée déterminée, ce qui signifie que leur contrat est assorti d'une date d'échéance.
Les enjeux touchant le PAC ont des répercussions sur l'ensemble du personnel universitaire, soutient Larry Savage, professeur d'études du travail à l'Université Brock, car le fait de confiner les enseignantes et enseignants dans des contrats à court terme « exerce une pression à la baisse sur les salaires, les avantages sociaux et les conditions de travail, qui finit par affecter également les universitaires bénéficiant d'une sécurité de l'emploi, que ce soit par le biais de gels de recrutement menant à la titularisation, d'une augmentation des activités de service ou de l'érosion de la gouvernance collégiale ». De plus, « ce système à deux vitesses sape la notion d'université en tant que communauté de chercheuses et chercheurs partageant les mêmes droits et responsabilités, pour la remplacer par une main-d'œuvre segmentée où certains jouissent d'une pleine citoyenneté académique tandis que d'autres sont traités comme une main-d'œuvre sacrifiable ».
Obstacles potentiels à la solidarité
Reconnaître que les membres du PAC sont si mal traités dans l'enseignement postsecondaire, c'est reconnaître que les employeurs considèrent le personnel académique en général comme sacrifiable. Cette réalité intenable remet en cause l'idée selon laquelle le milieu universitaire serait une profession réservée à une élite. Plutôt que d'admettre la possibilité qu'à l'avenir le personnel académique contractuel soit plus nombreux que leurs collègues bénéficiant d'une sécurité d'emploi sur les campus canadiens, certains collègues titulaires prennent leurs distances tant par rapport aux enjeux qui touchent le PAC qu'au mouvement syndical dans son ensemble.
Outre cet obstacle idéologique, les employeurs attisent souvent les divisions entre les collègues bénéficiant de la sécurité d'emploi et celles et ceux qui en sont dépourvus, en dépeignant un contexte de raréfaction des ressources, où chaque groupe doit se battre pour obtenir sa part du gâteau. « La crainte, chez certains universitaires dont l'emploi est assuré, que les gains obtenus par le PAC ne puissent se faire au détriment de leurs propres privilèges peut également susciter une résistance tacite à une forme de solidarité accrue », explique Larry Savage.
Enfin, des obstacles organisationnels peuvent se manifester sous la forme de structures syndicales. Dans certains établissements canadiens, les membres du personnel académique contractuel ne font pas partie de la même unité de négociation que leurs collègues titulaires. Certains estiment que l'existence d'unités de négociation distinctes permet de placer la sécurité d'emploi au premier plan, puisque les syndicats qui représentent exclusivement le PAC ont plus de facilité à établir des priorités de négociation propres à ses préoccupations. D'autres soutiennent que les unités de négociation regroupées sont les mieux placées pour améliorer les conditions de travail du PAC, grâce au poids dont disposent ces associations regroupées, qui peuvent retirer simultanément toute la main-d'œuvre enseignante.
Ces deux modèles organisationnels peuvent favoriser la solidarité entre les différents groupes d'intérêt, mais celle-ci peut revêtir des formes différentes.
Solidarité intéressée
À l'Université Memorial, où le personnel académique contractuel, sous contrat à durée déterminée, fait partie de la même unité de négociation que leurs collègues titulaires ou dans la filière menant à la permanence, les récentes suppressions de postes ont donné lieu à de nombreuses actions de solidarité.
Des affiches dénonçant ces suppressions de postes ont été apposées sur les portes des bureaux. La direction du département est intervenue à la radio de la CBC pour faire entendre sa voix sur cette question. Les membres du PAC et leurs collègues titulaires ont rédigé conjointement une lettre adressée au vice-recteur. Cette co-rédaction a permis d'intégrer les points de vue du PAC dans le message, évitant ainsi le piège du paternalisme qui peut surgir lorsque des collègues bénéficiant de la sécurité d'emploi tentent de parler au nom du PAC, plutôt qu'avec celui-ci.
Dans toutes ces actions, le groupe n'a cessé de souligner à quel point l'ensemble du département était touché par le recours généralisé au travail contractuel. Bien trop souvent, les enjeux touchant le PAC sont présentés comme un préjudice purement moral pour les personnes confrontées à de mauvaises conditions de travail. Si cela peut susciter de la sympathie envers les membres du PAC, cela peut également créer un effet de distanciation, où les collègues bénéficiant de la sécurité d'emploi reconnaissent que les conditions de travail du PAC sont regrettables, mais distinctes de leurs propres difficultés.
Reformuler les enjeux touchant le personnel académique contractuel de manière à montrer qu'ils concernent l'ensemble du personnel académique repose parfois sur ce que Finn Makela, membre du comité exécutif de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d'université (FQPPU), appelle la « solidarité intéressée ». Ce terme reconnaît que la capacité des chargées et chargés de cours à temps partiel « à supplanter le rôle central des professeures et professeurs au sein de l'université dépend du fait qu'ils sont soumis à des conditions de travail précaires et peu rémunératrices ».
Cependant, cette « solidarité intéressée » peut s'avérer problématique si elle n'est pas accompagnée d'un sentiment de devoir envers les collègues du PAC qui se consacrent depuis des années aux étudiantes et étudiants, aux programmes et aux départements. L'objectif n'est pas seulement de créer davantage de postes menant à la permanence, mais aussi de mettre en place des voies d'accès à la permanence pour le personnel académique contractuel.
« Pour les universitaires bénéficiant de la sécurité d'emploi et soucieux de l'équité, de la liberté académique et de la mission publique des universités, il est inconcevable de fermer les yeux sur un système qui repose sur la précarité structurelle d'une part importante du personnel académique », affirme Larry Savage.
Briser les cloisonnements
Au sein de la Mount Royal University Faculty Association (MRFA) en Alberta, les membres du PAC font partie de la même unité de négociation que leurs collègues titulaires. La présidente de l'association, Brenda Lang, travaille depuis 23 ans à l'Université Mount Royal dans le cadre de contrats à durée déterminée. Mme Lang est la première présidente du PAC issue de la MRFA et vient d'être réélue pour un second mandat. Elle souligne la solidarité croissante entre ses collègues titulaires et le PAC. Par exemple, des collègues titulaires ont dénoncé l'iniquité dont est victime le personnel académique contractuel lors des réunions du Conseil général des facultés, un organe de gouvernance collégiale équivalent à un sénat. Ce faisant, ils témoignent d'une compréhension croissante du fait que la lutte contre la précarisation du travail académique ne devrait pas incomber au seul personnel académique contractuel.
Dans les établissements d'enseignement postsecondaire où le PAC est représenté par des unités de négociation distinctes, la Loi sur la liberté académique dans le milieu universitaire au Québecpourrait servir de source d'inspiration. Au Canada, la liberté académique est protégée par les conventions collectives, ce qui signifie que le droit de chaque universitaire n'est aussi solide que les dispositions de sa convention collective qui le protègent. En 2022, la loi québécoise sur la liberté académique a renforcé ce droit issu de la convention collective en l'inscrivant dans « un écosystème juridique », selon la FQPPU.
Finn Makela souligne « la forte collaboration » qui existe entre la FQPPU, la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ) et la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), qui représentent l'ensemble des chargées et chargés de cours. Ces trois organisations ont fait front commun lors des auditions parlementaires et des diverses activités de représentation qui ont mené à l'adoption de la loi. Les trois groupes ont clairement indiqué que la loi devait s'appliquer au PAC afin de garantir que cet outil ne soit pas réservé aux seuls universitaires occupant des postes menant à la permanence.
Les possibilités d'actions de solidarité sont pratiquement illimitées. Lorsque le personnel académique contractuel et les collègues titulaires sont membres du même syndicat, Larry Savage préconise « l'adoption de déclarations de principe officielles, de mandats de négociation qui rejettent explicitement les régimes à deux vitesses, ainsi que la mise en place de campagnes de sensibilisation internes portant sur la précarité et ses effets néfastes. Encourager le PAC à occuper des postes au sein de la direction et des équipes de négociation, et lui réserver des places à cette fin, peut également contribuer à faire tomber les barrières et à favoriser une plus grande solidarité ».
Pour les associations qui ne comprennent pas de membres du PAC, Larry Savage recommande « la mise en place de comités de solidarité intersyndicaux, l'organisation de journées de protestation communes, le soutien mutuel lors des négociations collectives et la conduite de campagnes collectives autour de revendications communes ». De plus, « les universitaires dont l'emploi est sûr peuvent apporter leur soutien en respectant et en rejoignant les piquets de grève du PAC, en co-rédigeant des tribunes libres ou des lettres ouvertes, et en mettant à profit leur relative sécurité pour s'opposer vigoureusement aux administrations qui considèrent le PAC comme sacrifiable. Lorsque des universitaires bénéficiant de la sécurité d'emploi mettent leur propre crédibilité et la réputation de leur établissement au service des revendications du PAC - par exemple, en affirmant que le traitement équitable du PAC est une condition préalable pour pouvoir revendiquer l'excellence dans l'enseignement - cela contribue à recadrer les luttes du PAC comme étant au cœur de la mission de l'université, et non pas à sa périphérie. »
Il est temps de dépasser la simple compassion à l'égard du personnel académique contractuel et d'agir ensemble pour s'attaquer au problème. Sinon, nos départements resteront vulnérables aux suppressions de postes, comme celles observées à l'Université Memorial. Nous avons tous à y gagner lorsque les membres du PAC accéderont à des emplois stables, afin qu'ils ne soient plus exposés à des suppressions d'emplois « invisibles ».
Kristine Smitka est présidente de l'Association of Academic Staff at the University of Alberta (AASUA), qui représente environ 4 200 membres, dont le tiers sont liés par des contrats à durée déterminée. Elle tient à remercier Tom Baird, Tarun Kumar, Shannon Sullivan, Finn Makela, Larry Savage et Brenda Lang d'avoir participé aux entrevues.










